• Jean Lacroix , Crescendo/Belgien

Myriam Barbaux-Cohen trace l’itinéraire pianistique de Mel Bonis

"Le 7 juillet 2020, nous avions fait état d’un album Granados qui ouvrait la discographie de Myriam Barbaux-Cohen. Celle-ci nous avait enchanté par sa capacité de chant intérieur et par un art raffiné que nous souhaitions découvrir à nouveau. Voilà chose faite, et c’est une réussite, car la virtuose a atteint son but : raconter un imaginaire, des histoires, avec beaucoup de couleurs, des couleurs nostalgiques souvent. Pour rappel, Myriam Barbaux-Cohen a étudié à La Rochelle, puis au Conservatoire de Gennevilliers, avant le Conservatoire russe Rachmaninov de Paris où elle a travaillé avec Muza Rubackyté dont elle est devenue l’assistante, et où elle a ensuite enseigné. Elle est partie pour plusieurs années à Francfort, de 2011 à 2020, où elle a donné des concerts tout en prodiguant des cours à des étudiants atteints d’autisme et de troubles du comportement.

Le choix d’un récital Mel Bonis est des plus judicieux. Cette compositrice parisienne, dont le prénom est l’abrégé de Mélanie, était issue d’un milieu bourgeois modeste et épousa à 25 ans un industriel, Albert Domange, âgé de 47 ans, veuf à deux reprises et père de cinq enfants. Ce mariage ne fut pas heureux, malgré la naissance de trois enfants. Avant les noces, Mel Bonis avait fait des études au Conservatoire de Paris avec César Franck et Ernest Guiraud -elle eut Debussy pour condisciple- et était tombée amoureuse d’un étudiant, le chanteur Amédée-Louis Hettich (1856-1937) qui comptera plus tard Charles Panzéra parmi ses élèves. Mais l’union entre les jeunes gens fut refusée par la famille de Mélanie, ce qui entraîna les épousailles arrangées. La pianiste, qui avait connu de ce fait une ascension sociale et mené une vie mondaine en délaissant la création, retrouva son premier amour en 1890. Dans la série de portraits qu’elle a rédigés sur des compositrices dans les colonnes de Crescendo, Anne-Marie Polome a consacré à Mel Bonis trois textes détaillés les 26 mai, 9 juin et 16 juin 2021. Nous y renvoyons le lecteur pour les conséquences de l’adultère consommé, car la destinée privée de la compositrice, par ailleurs profondément croyante, allait prendre dès lors un tour dramatique.

Mel Bonis a laissé une œuvre abondante : musique de chambre, vocale et orchestrale (celle-ci en petit nombre), pages pour l’orgue et le piano. Le disque n’a pas négligé ce dernier volet : Veerle Peeters (Etcetera), Laurent Martin (Ligia Digital) ou Luba Timofeyeva (Voice of Lyrics) ont notamment proposé des récitals de pièces choisies. L’originalité de l’album de Myriam Barbaux-Cohen, qui contient dix-huit pièces sélectionnées dans différents recueils publiés, réside dans un parcours de vie qui reçoit ici le nom de « mémoires d’une femme ». Il débute en 1884 avec une charmante valse (en première discographique mondiale), rend compte des années 1881 à 1895, puis 1910 à 1932 (treize pièces pittoresques et poétiques), et de la période 1897 à 1928 (quatre pièces de concert). L’art de l’écriture pianistique est subtil, marqué dès ses débuts par le romantisme. Mel Bonis ne se met vraiment à la composition de manière continue que vers 1890, et sera jouée à la Société Nationale de musique, dans des salons, et même aux Concerts du Conservatoire, lui assurant ainsi une reconnaissance.

Près du ruisseau de 1894 est un beau moment de poésie qui évoque le souvenir de Liszt. Mais c’est aussi à Debussy que l’on pense, ou à Fauré avec lequel Mel Bonis entretint des relations amicales. La Ballade op. 27 de 1897 ou la Barcarolle op. 71 de 1906 sont des réussites lyriques où l’impressionnisme est présent. Mais Mel Bonis n’est pas une imitatrice : elle crée son propre univers, sentimental (Berceuse op. 23/1 de 1895), mélancolique (Pensées d’automne op. 19 de 1894) ou imprégné par sa foi catholique (Carillon mystique op. 31 de 1898). Installée dans le postromantisme jusqu’à sa dernière inspiration, elle fait chanter les rythmes délicats (Au crépuscule op. 111 de 1922) ou les accents les plus intimes (Berceuse triste op. 118 de 1929). Le grand moment de ce récital est La cathédrale blessée op. 107, composée en 1915 à la mémoire du poète et auteur dramatique Lucien Augé de Lassus (1846-1914), auteur du livret de Phryné de Saint-Saëns. En pleine guerre, cette page douloureuse de neuf minutes est marquée du sceau de l’impressionnisme, et dégage un tragique pouvoir d’évocation, à la fois mystérieux et lancinant.

Myriam Barbaux-Cohen maîtrise parfaitement l’esprit de ces « mémoires de femmes », dont elle dégage toute l’essence émotionnelle avec cet art du raffinement qu’elle avait déjà montré dans Granados. Son engagement est constant, son jeu est souple et nuancé, et elle cisèle avec une remarquable finesse la sonorité chaleureuse de son Bechstein. Un très bel album, d’un lyrisme consommé, agrémenté dans la notice par de chaleureuses photographies de l’artiste et une reproduction du visage de Mel Bonis, aux traits d’une douce beauté, avec des yeux tristement mélancoliques."

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